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mercredi 11 avril 2007

Ces extravagantes sœurs Mitford.

Quand il avait seize ans, mon frère disait : « Quand je me marierai, je connaîtrai tout des femmes : les lubies des régimes, les fou-rires, les dramatiques coupes de cheveux ratées, les crises de larmes cataclysmiques, les recherches vestimentaires d’urgence, les opinions politiques généreuses et déconcertantes, les épilations, les amitiés incompréhensibles et d’autant plus fidèles, les amours les plus simples et les plus désespérées. » Il avait quatre sœurs.. Que dire alors du frère des six sœurs Mitford…L’aînée, Nancy, en tira un parti plein d’humour dans ses romans comme « l’Amour dans un climat froid » ou « Le Cher ange », chefs-d’œuvre de légèreté extravagante et de cruauté tendre.
De son côté, la journaliste de talent Annick Le Floch’Hman a réalisé un travail de précision en écrivant la biographie collective de toute la famille Mitford composée du duc et de la duchesse de noblesse anglaise la plus traditionnelle, de leur fils unique et de leurs six filles dont les opinions et actions politiques allaient du facisme au communisme….Il est bien évident que la guerre de 39-45 cristallisa des situations dramatiques… ce qui n’empêche pas aujourd’hui la plus jeune des sœurs Mitford, Deborah, devenue duchesse de Devonshire, traditionnelle châtelaine anglaise de publier un petit livre de mémoires, recettes et projets
Il n’est pas indispensable de le lire, mais que ce soient la remarquable bio d’Annick Le Floch’hman ou les exquis romans de Nancy Mitford, voilà des heures de lecture bien plaisantes en perspective… mais sans doute les avez-vous déjà vécues…

- « Ces extravagantes sœurs Mitford » Annick Le Floch hman, editions Fayard. Grand reporter au magazine « Elle »,Annick Le Floch’hman a reçu le Prix Pierre Lazareff en 1998 pour son reportage sur les femmes afghanes
- « L’Amour dans un climat froid », « A la recherche de l’amour », « Le cher Ange »
Nancy Mitford – Editions 10-18 domaine étranger
- « Les Humeurs d’une châtelaine anglaise » Deborah Devonshire – Editions Payot

Au galop des Hussards

Ce mois de mars fut meurtrier : le jour du printemps, la grêle rageuse et la lourde pluie ont fait du jardin un cloaque.
Pourtant, quelques jours auparavant nous avions dégusté un frais vin blanc de Vézelay en apéritif au soleil sur le banc de bois et nous avions cueilli de la mâche sauvage. Charnue, veloutée et légèrement amère, elle n’a rien à voir avec les petits bouquets asthéniques proposés dans les sachets transparents des magasins. Assaisonnez-la d’une cuillerée de vinaigre de noix salée et de deux cuillérées d’huile d’olive poivrées et, dégustez…
Le plaisir de goûter des bonnes choses me fait penser à une récente lecture. Comme tout le monde je connaissais les guides gastronomiques Gault et Millau. En revanche, j’ignorais que Christian Millau avait commencé, dans les années cinquante, par une carrière de journaliste littéraire, au « Monde » et à « Opéra » entre autres, comme en témoigne son livre « Au galop des Hussards » . On y trouve des interviews, des rencontres, des anecdotes et de courtes biographies d’auteurs plus ou moins justement célèbres de l’époque : voici donc Nimier, bien sûr, dont Millau est un admirateur inconditionnel, mais aussi Félicien Marceau, Jacques Chardonne, Paul Morand…Et si à mes yeux, les portraits de Léautaud, Jouhandeau ou Céline ne sont pas engageants, j’ai découvert avec beaucoup de plaisir la personnalité multiple et généreuse de Cendrars, je me suis bien amusée de la pochade pétillante sur Louise de Vilmorin mais j’ai trouvé bien sévère le jugement sur Sagan Quelques photos d’époque auraient pu agrémenter l ‘ensemble et, si le style de Millau m’a paru parfois un peu alambiqué, ce fut un moment de lecture plaisant et souvent enrichissant.

« Au galop des Hussards » Dans le tourbillon des années cinquante - Editions Fallois

lundi 5 mars 2007

Viellir, mieux vaut en rire...

Ce pourrait presque être le printemps... La fenêtre entr’ouverte le fait espérer et la radio débite en sourdine le programme immuable de chaque matinée, quand une bribe de phrase me fait réajuster l’attention : « …pour bien vieillir, il faut, entre autres… ».
Quoi ! il ne suffit pas de vieillir, ce qui n’est déjà pas marrant, mais il faut « bien » vieillir, se donner du mal, lutter, ramer, bannir la gourmandise, marcher même quand il pleut, monter les étages à pied, fuir le soleil, l’apéro, le farniente et tout ça pour qui s’il vous plait ? nos maris ( les compagnons sont souvent pires, j’ai mes informatrices) qui veulent encore épater, nos enfants bien sûr, que cela rassure, nos faux amis avec qui on est toujours vaguement en compétition, nos vrais amis dont on veut encore être dignes, nos mères (mais oui certaines d’entre nous en ont encore une) dont on attend la tendre et inconditionnelle admiration ou dont on redoute la « vanne qui casse »… et enfin nos petits-enfants qui nous ont toujours connues pleines d’entrain besogneux et de joyeuse bonne volonté.
Parce qu’être grand’mère aujourd’hui ce n’est pas une sinécure. C’est au temps de ma grand’mère qu’il fallait être grand’mère : elle ne prenait les enfants au moment des vacances qu’à six ans révolus, encourageait la grasse matinée et servait ainsi le café au lait qui caramélisait sur le coin de la cuisinière vers 10 heures 30. Ensuite le jardin était le lieu de toutes les distractions. Après le déjeuner, elle s’installait dans son fauteuil pour lire son courrier et écoutait son feuilleton à la radio. « Oui, oui, allez dans le bois, les enfants, et revenez pour sept heures.. » A notre retour, nous sacrifions au rite du bain de pieds, dînions, et allions nous coucher vers 21 heures. Elle montait alors tranquillement nous distribuer ses tendres baisers et les bonbons du soir au mépris de toute hygiène dentaire.
Mais nous… on sait conduire, faire du vélo, la cuisine, grimper dans les rochers, faire des puzzles, nager, jouer au badminton, à la marelle, à cache-cache, au scrabble, aux dominos, à cache-tampon…..
Si vous voulez faire une lecture jubilatoire sur ce thème contemporain, offrez-vous, je vous le conseille, « La Touche étoile » de Benoite Groult qui analyse avec un humour et une intelligence pleins de santé ce nouvel état de vieille dame que l’on se réjouit de constater « indigne ».
«La touche Etoile » est édité chez Grasset. Si vous préférez la jeunesse de Benoite Groult lisez ou relisez l’excellent « Journal à quatre mains » écrit en collaboration avec sa sœur Flora Groult. en 1962.

jeudi 15 février 2007

Plus de merveilles au pays d'Alice ?

Jeanne au casque de boucles blond vénitien a trois ans, déjà: elle va à l’école toute la journée et est très protectrice avec Louise…

Mais il y a une chose qui me contrarie un peu : rien ne va plus entre Alice et moi !
Rassurez-vous, Alice ne fait pas partie de la charmante cohorte de mes petites filles. Ce n’est pas non plus l’héroïne de Lewis Carroll qui viendrait à me déplaire après des années de complicité enchantée. Non, celle que j’appelle familièrement par son prénom est Alice Ferney. C’est un auteur que j’ai rencontré il y a une bonne dizaine d’années, une jeune femme qui nous faisait découvrir des mondes étranges et impitoyables comme ceux des gens du voyage dans « Grâce et dénuement ». Puis, « L’élégance des veuves », nous fit pénétrer dans l’existence noblement et tragiquement conformiste des femmes de la bonne bourgeoisie du début du vingtième siècle La houle des mots, leur saveur, leur musique, leur violence parfois, faisaient de ces lectures des moments originaux qui me comblaient.
Or, voici que, après « La conversation amoureuse » - pourtant très appréciée des critiques littéraires officiels - mais qui m’a un peu ennuyée par la banalité de l’héroïne et autres conversations, « Dans la Guerre » m’est tombé des mains laissant percevoir peut-être un peu trop la commande de l’éditeur.. Aussi quand est paru « Les Autres » j’espérais retrouver la chère Alice… Ce pourrait être le récit d’un jeu de la vérité, aussi bête que méchant.. Mais c’est surtout une analyse si intellectuelle qu’aucun personnage n’arrive à vivre vraiment. Je me suis rendu compte que je n’avais même pas donné de couleur à leurs cheveux…Tout y est décharné¸ « décharmé », comme dit mon amie Margot !
Enfin, chère Alice, pourquoi intituler un chapitre « Choses dites » ? Madame Henne, mon professeur de français déjà citée, aurait totalement désapprouvé. « Paroles » me paraît plus léger, mais il est vrai qu’un grand poète en a fait un chef d’œuvre…

Tous les romans d’Alice Ferney sont édités chez « Actes Sud »

mercredi 7 février 2007

La boucherie

« Quand j’étais p’tite », j’étais une petite fille très heureuse : mes parents étaient désargentés et amoureux, ma famille nombreuse, l’appartement parisien dans le quartier du Marais, haut perché, clair, sonore, propre et désordonné. J’avais une grande amie qui partageait beaucoup de moments de mon existence depuis l’école jusqu’aux vacances communes. Et, ce qui exaspérait son père, nos camarades de classe, et quelques vieux… ou jeunes grincheux, nous prenions des fou-rires jubilatoires, interminables et parfaitement inexplicables. Je crois que nous avons battu notre propre record le jour où, titubantes, nous nous sommes laisse choir – sacrilège impensable - sur le trottoir devant le palais de la viande.

Le palais de la viande était « la » boucherie, celle où l’on respectait et détaillait en érudit les divers morceaux, où on les débitait avec art et on les attribuait selon une certaine échelle de valeurs, mystérieuse pour les non-initiés : c’était tout de suite après la guerre, et les tickets de rationnement, les possibilités financières des clients et des passe-droits aussi arbitraires qu’indiscutables, présidaient à ces distributions.
Quand la représentation commençait, le commis ouvrait les grilles noires et tirait d’un geste ample les lourds rideaux aux larges rayures rouges et blanches.
Aussitôt entrait en scène le boucher, bel homme à la veste pied de poule bleue et blanche et ceint d’un vaste tablier coquettement retroussé sur la hanche comme les tragédiens de la Comédie Française. Il glissait souplement sur sol carrelé poudré de sciure silencieuse.
Sa femme était déjà installée dans le décor dans une merveilleuse petite guérite hexagonale réalisée en bois verni, vitres miroitantes et marbre rose. La bouchère était bien assortie à cet habitat : poudrée, bouclée, maquillée, elle croisait ses doigts aux ongles vernis, et souriait benoîtement aux tirades de son orateur de boucher. La seule question insistante en ce qui la concernait était : « Comment entre-t-elle et sort-elle de là ? un petit tunnel ? une porte secrète ?.. » Je ne l’ai su que le jour où, dans une ambiance d’urgence, il lui a fallu se précipiter pour rattraper des billets de mille francs que la bourrasque emportait sous le regard placide des ménagères. Miracle de la technique moderne : la guérite alors se détacha du mur en un silencieux demi-cercle qui révéla à nos yeux désenchantés l’intimité de ses « dessous » : une bouillotte, des sabots fourrés, une petite couverture rosâtre et une boîte de chocolats.

Et nous voilà assises, pleurant de rire sur le trottoir devant le grand théâtre de la viande ! Vous imaginez la réprobation et les commentaires acides quand les propriétaires de la boucherie découvrirent la scène scandaleuse qui leur volait la vedette devant le parterre amusé des clientes qui piétinaient en sage file depuis un bon moment.
Nos mères, invoquées à titre d’Erinyes par le boucher et sa bouchère, ont souri quand nous leur avons raconté notre incongruité, mais elles ont désapprouvé, au nom de l’hygiène, le fait de poser nos blanches culottes « Petit Bateau » sur le trottoir.

Dans les désopilantes nouvelles de Jacques Perret, auteur du célèbre « Caporal épinglé »
j’ai retrouvé ce genre de situations familières dont l’auteur sait si bien traduire le modeste et irrésistible comique. A mes yeux, les modèles du genre sont « Le Machin » et « La Bête Mahousse », recueils dont les titres eux-mêmes sont déjà prometteurs !

jeudi 1 février 2007

La Diane française

Aujourd’hui , c’est l’anniversaire d’Yvonne, l’une de mes huit petites filles : elle a 16 ans, elle est belle et un peu mystérieuse, comme un « pré-raphaélite »…

La semaine dernière, je n’ai pas eu le courage de regarder l’émission de télévision de Serge Klarsfeld et sa femme sur la traque des nazis. Pourtant, j’ai bien connu Serge alors que nous faisions ensemble une licence d’histoire à la Sorbonne et j’ai une immense estime pour lui, sa
grande honnêteté, son courage indéfectible.
En revanche, quelques jours plus tard je me suis arrêtée sur un programme intitulé « Le courage du désespoir », diffusé par Arte et qui rendait hommage à ces Juifs qui, du ghetto de Varsovie à l’enfer des camps prirent les armes pour s’opposer à la machine de mort nazie. Et j’ai vu témoigner de belles vieilles dames dignes et souriant parfois à travers leurs larmes, des messieurs à l’allure énergique… et tout à coup m’est revenu à la mémoire le grand poème d’Aragon , intitulé « Marche Française »…extrait du Recueil « La Diane Française »

Quand il arriva la saison
Des trahisons et des prisons

Quand les fontaines se troublèrent
Les larmes seules furent claires

On entendait des cris déments
Des boniments des reniements

Des hommes verts et des vautours
Vinrent obscurcir notre jour

Il nous dirent Vous aurez faim
Dans la main nous prirent le pain

Ils nous dirent Jetez vos livres
Un chien n’a que son maître à suivre

Ils nous dirent Vous aurez froid
Et mirent le pays en croix

Ils nous dirent Les yeux à terre
Il fait obéir et se taire

Ils nous dirent Tous à genoux
Les plus forts s’en iront chez nous

Ils ont jeté les uns aux bagnes
Pris les autres en Allemagne

Mais ils comptaient sans Pierre et Jean
La colère et les jeunes gens

Mais ils, comptaient sans ceux qui prirent
Le parti de vivre ou mourir

Comme le vent dans les cheveux
Comme la flamme sans le feu

Croisés non pour une aventure
Une lointaine sépulture

Mais pour le pays envahi
Contre l’envahisseur haï

Chassons chassons nos nouveaux maîtres
Les pillards les tueurs les traîtres

Le bon grain du mauvais se trie
Il faut mériter sa patrie

Chaque jardin chaque ruelle
Arrachés à des mains cruelles

Chaque silo chaque verger
Repris aux mains des étrangers

Chaque colline et chaque combe
Chaque demeure et chaque tombe

Chaque mare et ses alevins
Chaque noisette d’un ravin

Chaque mont chaque promontoire
Les prés sanglants de notre histoire

Et le ciel immense et clément
Sans nuage et sans Allemand

Il faut libérer ce qu’on aime
Soi-même soi-même soi-même

J’ai appris ce poème à l’âge de dix ans, en novembre 1945 : notre professeur, Madame Henne
était une femme remarquable et le choix de poésie qu ‘elle nous fit découvrir et apprendre pendant cette année de sixième, allait de Aragon à Péguy en passant par Colette, Baudelaire ou la Comtesse de Noailles…

jeudi 25 janvier 2007

Premier jour

Cela fait plus d’un mois déjà que je me suis assise devant cette fenêtre bleutée qui incite à l’évasion dans les rêves, les souvenirs, les réflexions, les rabâchages, les projets…
Aujourd’hui, il fait très froid : le soleil glacé fait miroiter le ciel transparent mais ni les perce-neiges, ni les roses de noël ne sont découragés, au garde à vous au bord des haies. Nous avons fait une modeste promenade, le petit tour classique qui nous emmène par le bois puis débouche sur la plaine ; j’en connais chaque ornière, chaque buisson, chaque échappée, chaque arbre isolé à l’intersection de deux champs ; j’en connais chaque surface de ciel, chaque masse de rocher ; je sais où on trouve des violettes, des coulemelles, des fougères, du genièvre ; j’ai l’explication de tous les bruits : gémissements des arbres jumeaux, aboiements des chiens de la vallée, pétarades des tracteurs, frôlements des buissons : j’habite cette maison, je piétine ce jardin, je parcours cette campagne depuis toujours, c’est à dire depuis soixante et onze ans ….

Les lectures où j’ai retrouvé l’évocation la plus imagée, colorée, parfumée, sonore, émouvante de cette campagne harmonieuse et modeste sont « Sido » de COLETTE et… « Froux le Lièvre » inusable Album du Père Castor. Je partage aujourd’hui ce bonheur de lecture avec mes petits enfants, qui, je l’espère, connaîtront aussi la plénitude de l’enracinement des souvenirs .